Voyage au Bangladesh

Certains spectacles et certains artistes vous laissent parfois tellement sur les fesses que vous vous dites que vous avez devant les yeux la preuve de l’existence de Dieu, rien de moins.

Parce qu’ils ont la grâce, parce qu’ils sont la grâce, certains artistes géniaux vous réconcilient avec vos semblables que vous trouvez pourtant généralement si médiocres (vous-même en tête).
Oui certains humains savent rappeler ce qu’il y a de  merveilleux et grand en l’Homme.

C’est ce qui s’est produit Jeudi soir dernier au Théâtre de la Ville devant la dernière création d’Akram Khan, le génial chorégraphe britannique, "Desh".
"Desh" comme la terre en bangladeshi.
Le pays est le pays de la terre et de l’eau, c’est le pays des éléments essentiels d’Akram Khan, c’est aussi le pays de ses parents.

Dans le cadre d’un travail sur ses racines et sur l’histoire de son papa, Akram Khan s’est rendu au Bangladesh pendant plusieurs semaines. Il en a rapporté ce sublime spectacle, entre histoire intime, fresque historique, (en)quête culturelle, conte enchanteur et clins d’œil plein d’humour et de drôlerie.

Il a capturé des senteurs, des bruits, des images, des portraits qu’il nous livre avec tendresse, avec son énergie folle, avec son art de la danse tellement à part dans le paysage contemporain.

Akram Khan livre une performance mémorable, dans un décor étonnant et tellement gracieux (qui n’est pas sans rappeler le monde de James Thierrée), sur une musique et des sons émouvants, surprenants, qui vous emportent directement sur les routes du Bangladesh ou de l’Inde.
Nous sommes tombés sous le charme des illustrations de Tim Yip avec lesquelles le danseur joue et qui servent le récit de son conte autant que de l’histoire du Bangladesh.

Un très beau spectacle, rare, précieux, qui fait du bien à l’âme et au cœur.

Merci Mr Khan pour ce magnifique cadeau de Noël!

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En bonus encore quelques images trouvées sur Internet et qui expliquent notamment comment s’est construit le spectacle. Passionnant!

Villa + Discurso

Quel peut être l’apport de l’art à l’Histoire quand celle-ci est tragique et traumatique pour un peuple?

Telle est l’étude menée en direct et sous nos yeux dans la pièce chilienne "Villa+Discurso" vue il y a quelques semaines au Théâtre des Abbesses.

Comment l’art et avec lui ceux qui le contemple peut-il s’approprier les événements douloureux de notre passé commun parfois tout proche?
Comment transmettre? Comment partager? Comment aider à vivre avec "ça", ce passé odieux et cruel?
Que faire des lieux marqués par l’inhumanité ?
L’art peut-il faire cela? Doit-il essayer de faire cela?

Point de pathos, point de description sordide ou larmoyante annonçait le programme du Théâtre de la Ville reçu en Juin, voilà pourquoi j’avais pris de risque de choisir cette double pièce. Voilà pourquoi j’avais coché une pièce dont le sujet est les suites de la dictature Pinochet, l’après barbarie, l’après traumatisme d’événements qui ont 40 ans à peine.

Je ne le regrette pas (et Holy et Mr Papillon avec moi), la pièce de Guillermo Calderon et ses trois jeunes interprètes étaient brillantes!
Point de pathos mais une intelligence et une énergie fortes et contagieuses.
Et puis c’est intéressant de confronter notre vision et notre approche européenne à ce que font nos cousins d’Amérique Latine. Les Chiliens s’interrogent sur l’utilisation qui peut être faite de leurs lieux de mémoire (la "fameuse" villa Grimaldi où les opposants à la dictature étaient torturés et assassinés), s’en servent pour donner la pièce à laquelle nous avons assistée, alors qu’ici en Europe personne ne s’interroge sur ce que nous devons ou pouvons faire du camp d’Auschwitz par exemple.

Si cela ne donne pas de réponse, j’aime le fait qu’une telle pièce de théâtre nous fasse nous interroger.
Je ne suis pas certaine que l’art ait la réponse à tous nos tourments, à toutes nos interrogations sur comment digérer et intégrer notre passé (individuel et collectif).
L’art n’est pas une solution magique mais ce dont je suis de plus en plus persuadée c’est que l’art aide à vivre.

Loin de Corpus Christi

Photo © Théâtre de la Ville

La pièce n’est plus à l’affiche, je ne sais pas si elle est partie en tournée ou pas, mais je trouvais dommage de ne pas partager avec vous mes impressions sur cette pièce étrange.

Une pièce de théâtre dont le sujet et le décor sont une salle de cinéma. Le cinéma américain d’après guerre, son âge d’or, la gloire des studios tels que la MGM.
Ses années noires aussi, l’âge de la chasse aux sorcières et de Mac Carthy.

Une histoire de quête aussi.
Quête d’un acteur à la beauté moderne à couper le souffle, quête de soi, de l’Autre. Quête d’une vérité, d’un idéal, de liberté.
Nous voyageons dans le temps et dans le monde, d’Hollywood en 1950, en passant à Paris en 2005 et puis à Berlin aussi, en Novembre 1989.

Une histoire d’êtres, de fantômes, d’yeux dans les serrures. De trahison évidemment.

Le texte est trop verbeux, le rythme souvent trop lent, faisant fuir un Mr Papillon très fatigué à l’entracte, mais l’histoire est vraiment belle, captivante, l’époque passionnante.
Les comédiens – dont la solaire et toujours magnifique Marianne Basler – justes et excellents dans leurs rôles respectifs.

Si vous aimez le cinéma, si vous n’avez pas peur du théâtre pas forcément très accessible, je ne pourrais que vous recommander d’aller voir cette pièce si elle passe près de chez vous.
Oui, malgré sa lenteur et ses longueurs… La magie du cinéma et du théâtre fonctionne toujours!

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Loin de Corpus Christi
De Christophe Pellet
Mise en scène Jacques Lassalle
Avec: Marianna Basler ; Annick Le Goff ; Sophie Tellier ; Tania Torrens ; Julien Bal ; Bernard Bloch ; Brice Hillairet