Villa + Discurso

Quel peut être l’apport de l’art à l’Histoire quand celle-ci est tragique et traumatique pour un peuple?

Telle est l’étude menée en direct et sous nos yeux dans la pièce chilienne « Villa+Discurso » vue il y a quelques semaines au Théâtre des Abbesses.

Comment l’art et avec lui ceux qui le contemple peut-il s’approprier les événements douloureux de notre passé commun parfois tout proche?
Comment transmettre? Comment partager? Comment aider à vivre avec « ça », ce passé odieux et cruel?
Que faire des lieux marqués par l’inhumanité ?
L’art peut-il faire cela? Doit-il essayer de faire cela?

Point de pathos, point de description sordide ou larmoyante annonçait le programme du Théâtre de la Ville reçu en Juin, voilà pourquoi j’avais pris de risque de choisir cette double pièce. Voilà pourquoi j’avais coché une pièce dont le sujet est les suites de la dictature Pinochet, l’après barbarie, l’après traumatisme d’événements qui ont 40 ans à peine.

Je ne le regrette pas (et Holy et Mr Papillon avec moi), la pièce de Guillermo Calderon et ses trois jeunes interprètes étaient brillantes!
Point de pathos mais une intelligence et une énergie fortes et contagieuses.
Et puis c’est intéressant de confronter notre vision et notre approche européenne à ce que font nos cousins d’Amérique Latine. Les Chiliens s’interrogent sur l’utilisation qui peut être faite de leurs lieux de mémoire (la « fameuse » villa Grimaldi où les opposants à la dictature étaient torturés et assassinés), s’en servent pour donner la pièce à laquelle nous avons assistée, alors qu’ici en Europe personne ne s’interroge sur ce que nous devons ou pouvons faire du camp d’Auschwitz par exemple.

Si cela ne donne pas de réponse, j’aime le fait qu’une telle pièce de théâtre nous fasse nous interroger.
Je ne suis pas certaine que l’art ait la réponse à tous nos tourments, à toutes nos interrogations sur comment digérer et intégrer notre passé (individuel et collectif).
L’art n’est pas une solution magique mais ce dont je suis de plus en plus persuadée c’est que l’art aide à vivre.

Loin de Corpus Christi

Photo © Théâtre de la Ville

La pièce n’est plus à l’affiche, je ne sais pas si elle est partie en tournée ou pas, mais je trouvais dommage de ne pas partager avec vous mes impressions sur cette pièce étrange.

Une pièce de théâtre dont le sujet et le décor sont une salle de cinéma. Le cinéma américain d’après guerre, son âge d’or, la gloire des studios tels que la MGM.
Ses années noires aussi, l’âge de la chasse aux sorcières et de Mac Carthy.

Une histoire de quête aussi.
Quête d’un acteur à la beauté moderne à couper le souffle, quête de soi, de l’Autre. Quête d’une vérité, d’un idéal, de liberté.
Nous voyageons dans le temps et dans le monde, d’Hollywood en 1950, en passant à Paris en 2005 et puis à Berlin aussi, en Novembre 1989.

Une histoire d’êtres, de fantômes, d’yeux dans les serrures. De trahison évidemment.

Le texte est trop verbeux, le rythme souvent trop lent, faisant fuir un Mr Papillon très fatigué à l’entracte, mais l’histoire est vraiment belle, captivante, l’époque passionnante.
Les comédiens – dont la solaire et toujours magnifique Marianne Basler – justes et excellents dans leurs rôles respectifs.

Si vous aimez le cinéma, si vous n’avez pas peur du théâtre pas forcément très accessible, je ne pourrais que vous recommander d’aller voir cette pièce si elle passe près de chez vous.
Oui, malgré sa lenteur et ses longueurs… La magie du cinéma et du théâtre fonctionne toujours!

_____________________________
Loin de Corpus Christi
De Christophe Pellet
Mise en scène Jacques Lassalle
Avec: Marianna Basler ; Annick Le Goff ; Sophie Tellier ; Tania Torrens ; Julien Bal ; Bernard Bloch ; Brice Hillairet

Le ballet géo-politique pour Bernard G.

La qualité immense du Théâtre de la Ville est de permettre de retrouver chaque année les nouvelles créations d’artistes contemporains appréciés (typiquement Anne Teresa de Keersmaeker) mais aussi – et peut-être surtout – de permettre la découverte de nouveaux auteurs ou chorégraphes ou la rencontre entre une troupe et un artiste invité.
C’est ce qui s’est passé doublement jeudi soir pour notre dernier spectacle de la saison.

Nous ne connaissions pas la troupe du Ballet de Lorraine et c’est un coup de cœur que nous avons eu pour cette troupe nombreuse, jeune, métissée et très variée, aussi athlétique qu’élégante.
Elle présentait une œuvre éminemment politique signée Faustin Linyekula et intitulée « La création du monde 1923 – 2012″.
« La création du monde » est en effet un ballet ancien, premier « ballet nègre » de l’histoire, créé en 1923 pour les Ballets Suédois qui souhaitaient à l’époque surpasser les Ballets Russes, troupe iconique de l’époque.
Ils atteignirent leur objectif grâce à la participation d’artistes reconnus et extrêmement talentueux de l’époque: Darius Milhaud pour la musique, Blaise Cendrars pour le livret, Fernand Léger pour les décors et Jean Börlin pour la chorégraphie.

Le décor signé Fernant Léger

Le tour de force réalisé par Faustin Linyekula et Millicent Hodson et Kenneth Archer est d’avoir re-créé le ballet original (présenté au milieu du spectacle contemporain) grâce à une recherche documentaire minutieuse, tout en l’inscrivant dans une interrogation actuelle et africaine.

En sortant du théâtre Mr Papillon rappelait la phrase ô combien malheureuse de notre ancien président de la république sur l’Homme africain qui ne serait pas encore entré dans l’Histoire. Si elle était encore nécessaire, ce spectacle était la preuve de la bêtise absolue de cette phrase.
Et au-delà de l’aspect politique des choses le ballet parle aussi de création, de la relation entre un auteur et ses « aides » (aussi appelées… Nègres), entre un chorégraphe et ses danseurs. Mise en abîme géniale de voir des danseurs donner vie à cette interrogation d’un chorégraphe.

Si une fois encore les costumes de la partie très actuelle du ballet ne nous ont pas plu, nous sommes restés ébahis et subjugués par la re-création des costumes du ballet d’origine.
Ces costumes et les décors étaient absolument prodigieux, véritables œuvres d’art cubistes, nous nous sommes émerveillés comme des enfants pendant les 20 minutes de cette bulle d’histoire au milieu du spectacle.
La musique mériterait d’être éditée et publiée tant elle était belle: jazzy, classique avec un twist, ethnique.
Si vous songez qu’avant le spectacle nous avons été diner à la Robe et le Palais, vous pouvez imaginer sans peine que je qualifierai sans hésitation cette soirée comme la fin parfaite à une très saison TDV.

1980

La pièce de Pina Bausch la plus étonnante et ébouriffante qu’il m’ait été donnée de voir!

Construite sur le thème de l’enfance et du jeu, cette pièce est probablement l’une des moins dansées de la géniale chorégraphe.

Tout commence avec la pelouse sur laquelle nous faisons quelques pas avant d’aller nous installer à nos places et le mignon Bambi empaillé installé tout au fond de la salle et qui veille sur tout le spectacle.
32 ans le Bambi, il est là depuis la création de la pièce, un vrai pilier de la troupe du Wupertal, un monument du monde de la danse ;-)

Bambi

Dans ce spectacle on souffle des bougies d’anniversaire, on coupe des oignons consciencieusement, on joue à traverser la rivière de toutes les manières possibles, on bronze à poil et dans toutes les positions imaginables, on dit des tongue twisters, on parle des dinosaures, on se dit au revoir, on boit du thé… On fait tellement de choses drôles, loufoques, bizarres, touchantes et étonnantes que le spectateur va de surprise en étonnement, perdant le fil mais s’enthousiasmant ou riant.

Je n’avais jamais rien vu de tel. Je ne m’étais jamais autant amusée devant un spectacle de danse. Je n’ai jamais vu 3h45 passer aussi vite.

Si vous vous interrogez sur les raisons pour lesquelles les gens aiment et admirent tant le travail de Pina Bausch, voyez ce spectacle et vous comprendrez.

Les 2 vidéos qui illustrent ce billet ne sont pas d’une qualité exceptionnelles (et surtout elles datent beaucoup, beaucoup) mais elles donnent une très bonne idée de l’esprit de cour de récré qui part en vrille qui habite toute la pièce.

PS: Le « tongue-twister » de la vidéo:
Betty Botter bought a bit of butter.
The butter Betty Botter bought was a bit bitter
And made her batter bitter.
But a bit of better butter makes better batter.
So Betty Botter bought a bit of better butter
Making Betty Botter’s bitter batter better.

PS2: celui que nous avons eu lors du spectacle: Trois gros rats gris dans trois gros trous ronds rongent trois gros croûtons ronds.

Hiroshima mon Amour

Faute de trouver une photo de la belle mise en scène de Christine Letailleur alors je vous mets un extrait du film d’Alain Resnais, ainsi vous aurez une idée du texte de Marguerite Duras.

Une femme française, actrice en tournage à Hiroshima, rencontre un homme Japonais, ils deviennent amants, ils parlent de leurs passés, de la guerre. De son amant Allemand.
Sujet joyeux et gai s’il en est…

Je n’ai jamais vu le film d’Alain Resnais, je n’ai jamais lu le texte de Marguerite Duras, je savais juste que cette histoire était importante.
Et puis j’aime tellement « La Douleur » de la même Duras, que j’étais curieuse de voir ce qu’elle avait pu « faire » du drame d’Hiroshima.
Je ne m’attendais donc pas au récit auquel j’ai assisté avec Holy et Mr Papillon.

La scène est plongée dans la pénombre, seulement éclairée par un spot qui pourrait être une lampe de chevet ou un éclairage de rue perçant à travers des rideaux mal tirés.
S’y trouvent un homme et une femme, nus, appuyés sur ce qui figure un lit, présenté verticalement. Des amants après l’amour.
Ils se connaissent à peine, se découvrent, échangent sur leurs vies, sur ce que la guerre a changé, sur Hiroshima.

Aucun de nous trois n’a vraiment aimé le texte de Duras, ses envolées et répétitions lui donnant un ton pédant assez agaçant et lui faisant perdre – selon notre perception – de sa force et de son impact.
Mais aucun de nous n’aime vraiment Duras. J’ai trouvé « L »Amant » chiant comme la pluie et n’ai pas réussi à aller bout, et à part « La Douleur » n’ai jamais réussi à accrocher à aucun autre texte.

Par contre nous avons adoré et admiré l’impeccable et audacieuse mise en scène de Christine Letailleur.
Le nu sur scène, sans que ce soit racoleur, choquant ou déplacé est un sacré challenge, relevé ici très haut la main. C’est beau, c’est juste, c’est donc impressionnant.
Viennent ensuite les projections d’images ou courts films sur Hiroshima juste après l’explosion de la bombe… là encore pas de pathos, pas de larmoyance, juste des images très fortes qui ravivent nos mémoires, qui nous rappellent que nous n’avons pas le droit d’oublier, que jamais nous ne devrons oublier ce qui s’est passé ce jour-là.

Les deux comédiens – Valérie Lang et Hiroshi Ota – sont parfaits, à l’aise dans cette mise en scène a priori déroutante (au moins pour nous spectateurs), émouvants, touchants…

Bref dommage que nous n’ayons pas aimé le texte plus que ça, cette soirée aurait pu être parfaite…

Gross und Klein

La constitution de notre abonnement annuel au Théâtre de la Ville est toujours une drôle de tambouille: une part de valeurs sûres (le Berliner Ensemble, Pina Bausch, Anna Teresa de Keersmaeker, les mises en scène de Emmanuel Demarcy Mota, etc) et une part d’improvisation totale, de noms de spectacles qui ont l’air sympas/étranges/intrigants, de metteurs en scène reconnus et de têtes d’affiche incroyables.

Cette année la tête d’affiche incroyable (et j’ai pensé jusqu’à ce que nous la voyions apparaître sur scène qu’il s’agissait d’une homonymie) c’était Cate Blanchett.

CATE BLANCHETT!!!!!

La Dame Blanche du Seigneur des Anneaux, la Katherine Hepburn « d’Aviator », Elisabeth Ière…
Une vraie star hollywoodienne quoi.

Et accessoirement la directrice adjointe du Théâtre de Sydney.
Visiblement elle passe aussi beaucoup de temps sur les planches à Sydney et ailleurs.

En lisant les interviews de Cate Blanchett au sujet de « Big and Small » (la version traduite et adaptée par Martin Crimp de la pièce de Botho Strauss), on découvre qu’elle se passionne pour cette pièce et le personnage de Lotte depuis de nombreuses années.

Il faut dire que ce personnage est passionnant.
En dix scènes, dix lieux et un peu plus de personnages, on parcourt la vie de Lotte, la fin de son mariage, ses amis, sa famille, son errance.
Car Lotte est un gentil Pierrot Lunaire, délicieusement paumée parmi les hommes elle erre de scène en scène à la recherche du passé, essayant de résoudre les problèmes du présent, tentant de se créer un avenir. Toujours il semble y avoir un problème d’échelle dans ses relations avec ses congénères: trop petite, trop grande, elle reste toujours un être à part.
De son hôtel à Djerba à la route sans origine ni destination sur laquelle elle divague, Lotte est en quête des autres et d’elle-même.

Tout le spectacle est porté par une Cate Blanchett impeccable, qui semble être éclairée de l’intérieur et irradie tout le plateau.
On ne voit qu’elle et c’est parfait.
Sa voix envoûte, son visage captive, sa drôlerie charme, le décalage de sa Lotte fait mouche.

Dieu sait si Holly, Mr Papillon et moi étions pourtant fatigués jeudi soir, nous aurions tous les trois volontiers joué les écoliers et été nous coucher de bonne heure (il ne faut pas vieillir, c’est moi qui vous le dis!!), mais nous nous sommes régalés!
Difficile de se concentrer sur une pièce en anglais lorsque l’on est crevé, mais nous avons lutté contre notre fatigue et nous avons savouré ce fantastique spectacle.

Si Cate Blanchett est superbe, le reste de l’équipe n’est pas en reste: les autres comédiens sont excellents et la mise en scène de Benedict Andrews géniale de simplicité et de dépouillement.

Je ne sais pas s’il reste des places, mais tentez votre chance, la pièce se joue jusqu’au 8 Avril au Théâtre de la Ville.

Victor ou les enfants au pouvoir

Son « Rhinocéros » de la saison dernière nous avait éblouis (oui, même si mon état de fatigue de l’époque m’avait fait frôler l’endormissement), « Casimir et Caroline » il y a trois ans nous avait enthousiasmées Holly et moi, en résumé j’aime beaucoup le travail de mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota.
J’aime son audace, son anti-conformisme, sa mise en valeur de ses personnages, sa capacité à glisser un petit quelque chose d’Hollywoodien (au meilleur sens du terme) sur une scène de théâtre.

C’est donc pour cette raison que j’ai inscrit « Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac à notre programme annuel au Théâtre de la Ville.
Le nom de la pièce me disait quelque chose mais je n’arrivais pas à savoir pourquoi. Et puis j’ai compris en lisant le petit fascicule remis au théâtre: j’en ai probablement entendu parler lors de l’exposition sur le Dadaïsme à Beaubourg il y a quelques années.

Son sujet en est difficile et assez perturbant: nous assistons à la journée d’anniversaire de Victor, un enfant prodige de 9 ans, grand comme son père, plus intelligent que la plupart des adultes de son entourage et surtout effrayant de lucidité et de maturité.
Victor nous parle – de manière très surréaliste (au sens artistique du terme) – de cet âge où quittons l’enfance et où soudain nous comprenons ce qui jusqu’à présent restait très confus pour nous et que les adultes ne voulaient pas nous expliquer.

Victor découvre la petitesse d’âme de ses parents, leur médiocrité, leur non toute puissance, leurs peurs, leurs mensonges.
Et en même temps qu’il découvre ceci chez ses parents, il découvre qu’il porte lui aussi tout ceci en lui. L’enfant surdoué, sage, adorable et bien élevé commence à se transformer en être qui manipule, en être en colère.

C’est perturbant et bouleversant à regarder car certes le miroir est déformant, certes il y a du surréalisme dans tout cela, chacun de nous peut se souvenir d’un moment où il a compris – pour de vrai, les yeux grands ouverts – quelque chose du monde des adultes (le mensonge, la maladie, la sexualité). Oui cela a pu être un choc, oui on a pu ressentir comme une trahison dans la non-explication des adultes.

C’est Thomas Durand, déjà vu dans « Casimir et Caroline » qui interprète magistralement Victor. Avec son visage d’ange on lui donnerait le bon dieu sans confession, mais il mesure 1,80m et sa colère désespérée n’est pas le comportement que l’on attend d’un enfant de cet âge.

Nous avons oublié, mais quitter l’enfance, sortir de son cocon protecteur est probablement aussi douloureux et difficile que « sortir » ses toutes premières dents ou apprendre à s’exprimer. Grandir est loin d’être un chemin pavé de roses ou de bonbons, la frustration y est grande, la déception aussi sûrement.
La plus grande preuve de cette difficulté: notre culture de notre enfant intérieur, notre volonté souvent farouche de garder vivante une partie de cette innocence, de cette capacité d’émerveillement si propre à l’enfance.

Tout nous a plu dans cette pièce: le texte, l’interprétation des comédiens (dont Elodie Bouchez dont la grâce sensuelle m’a touchée), la mise en scène incroyable avec ses murs invisibles et mouvants, ses vases de cristal/glace qui explosent sur le sol, son jardin couverts de feuilles mortes…
Un spectacle magistral!