Au théâtre, lately

C’est la chose la plus frustrante avec un blog: ne pas avoir le temps de tout écrire, de tout partager.
Et c’est d’autant plus cruel et agaçant lorsqu’il s’agit de théâtre car c’est l’un de mes plus grands plaisirs.

Alors je vais essayer de me rattraper un peu en vous parlant brièvement de deux pièces vues récemment. L’une n’est plus à l’affiche mais est – je l’espère – en tournée ; l’autre est toujours à l’affiche, mais avec d’autres comédiens dans les rôles… Ce qui peut être intéressant également.

La première des pièces est « Oncle Vania« , vue au Théâtre de la Ville.

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Je suis une nullité crasseuse en auteurs russes. Bien sûr j’ai lu « Lolita », mais on peut à peine considérer Nabokov comme un auteur russe tant il a vécu et écrit ailleurs et dans d’autres langues.
Je n’y connais donc absolument rien en littérature russe et j’avoue n’avoir jamais été vraiment tentée de m’y plonger, je ne saurais trop dire pourquoi (si ce n’est que trop de gens torturés a tendance à sérieusement me fatiguer).

Lorsque j’ai vu que « Oncle Vania » était à l’affiche du Théâtre de la Ville cette saison je l’ai glissé dans notre abonnement en me disant que la mise en scène serait forcément moderne (peut-être même bizarre, mais il faut apprendre à vivre dangereusement) et qu’il n’était jamais trop tard pour découvrir un auteur russe.

Bien nous en a pris, 2h45 certes, mais 2h45 enthousiasmantes.
Tout nous a plu: la mise en scène, épurée et lumineuse ; le jeu des comédiens tous parfaits dans leur rôle et surtout le texte de Tchekhov.
Bien sûr les auteurs russes et leurs personnages sont torturés (très), fous (un peu) et boivent de la vodka (beaucoup, surtout certains personnages). Voilà pour les images d’Épinal.

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Pour le reste, quelle justesse, quelle modernité (« Oncle Vania » fut publié en 1897)!
Les hommes prennent cher si j’ose m’exprimer ainsi. Leurs faiblesses et leurs vanités petites et grandes s’étalent devant nous pendant presque 3 heures.
La pièce n’est pas tendre non plus pour la gente féminine, mais d’une manière bien différente. Le pouvoir magique de la beauté féminine sur les hommes ne se retourne-t-elle pas contre la femme qui n’a demandé aucune de ces (sur)attentions masculines? Mais sa situation est malgré tout moins épouvantable que celle de la pauvre malheureuse qui n’a pas cette beauté du diable et à côté de qui les hommes passent sans voir qu’elle est une femme.
Mais globalement, la pièce nous demande ce que nous faisons de nos vies, ce que sont nos choix et à quel point nous en sommes maîtres.

Torturé mais passionnant!

La seconde pièce est « Love letters« , au Théâtre Antoine. La pièce en elle-même m’intéressait assez peu, je voulais la voir pour revoir Jean-Pierre Marielle sur scène. Comme Jean Rochefort il fait partie de mes héros de théâtre.
Le texte – un échange épistolaire entre une femme et un homme de leur enfance à la fin de leur vie – n’est pas exceptionnel mais très touchant, joliment rythmé, avec de délicates touches d’humour et plein de tendresse.

La pièce vaut surtout pour ses interprètes, un duo, installé dans un décor très sobre (une longue table et deux chaises).
En face de Jean-Pierre Marielle impeccable et sobre il y avait Agathe Natanson, pétillante, coquine, délicieuse. Un duo idéal donc.

Pourquoi voir cette pièce aujourd’hui peut être intéressant? Parce que ce sont Francis Huster et Cristiana Réali qui reprennent les rôles. Je ne suis pas fan de journaux à scandales et de paparazzi, mais une pièce avec une telle histoire jouée par un ancien couple à la ville peut être une vraie réussite. Si vous tentez l’expérience, venez nous raconter!!!.

Trisha Brown, 2ème programme

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Ça y est notre saison au Théâtre de la Ville a recommencé! Enfin! Je commençais à trouver ça long ces semaines sans théâtre ou danse.

Démarrage en douceur avec trois morceaux de la danseuse et chorégraphe américaine Trisha Brown que ni Holly, ni Mr Papillon ni moi ne connaissions.
Nous qualifierons son travail de danse contemporaine très classique: c’est très écrit, pas si bizarre et on devine clairement les bases classiques derrière des mouvements contemporains.

Si nous avons tous les trois beaucoup aimé le solo intitulé « If you couldn’t see me » interprété dos à la salle par une fabuleuse danseuse habillée de lumière rouge et d’une robe absolument sublime, les 2 autres ballets – « Foray forêt » et « Astral convertible » –  nous ont soit légèrement ennuyés pour le premier, soit totalement crispés pour le 3ème. La musique de John Cage n’est décidément pas notre tasse de thé!

Dommage car ce dernier ballet était superbe, de beaux pas de deux, des danseurs dont les poses faisaient penser à du bois échoué sur une plage. Mais John Cage au son c’est vraiment trop étrange, bizarre et agaçant, comme si quelqu’un avait fait crissé ses ongles sur un tableau noir. Aie!!!!

Cinq femmes et pas mal de chaises

La danse de Anne Teresa de Keersmaeker n’est jamais évidente. Son approche extrêmement dépouillée de son art en fait l’une des chorégraphes les plus réputées de notre époque mais aussi l’une des moins accessibles pour le grand public.

Je ne comprends jamais complètement ses spectacles mais j’aime ce qu’elle crée. Sa danse me touche de façon viscérale, je sais rarement mettre des mots sur mon ressenti, mais ses créations parle à mon âme et à mes muscles d’ancienne apprentie danseuse.

« Elena’s aria » que nous venons de voir au Théâtre de la Ville n’avait pas été représenté au public depuis sa création en 1984.
Visiblement à l’époque cette œuvre a été accueillie très froidement, le public ne comprenant pas ce que la chorégraphe voulait faire et exprimer.
Il faut dire que ce ballet est pour le moins étrange, aucune musique à son commencement, peu de lumière, des passages de lecture, de video, tout cela paraît bizarrement décousu.

Sauf que petit à petit on comprend que ce drôle de puzzle en apparence « in-composable » (les pièces de plusieurs puzzles semblent avoir été mélangées) prend forme, devient cohérent, avant de s’achever sur une pirouette d’une poésie infinie.
Mais un ballet qui semble incohérent est difficile à regarder, malgré la grâce, l’élégance ou l’humour et la drôlerie de ses interprètes.

Anne Teresa de Keersmaeker faisait partie de ces 5 femmes en robe habillée et talons hauts (donnez leur un petit sac porté main très chic et de grosses lunettes noires et Jackie O est là). C’est toujours fascinant de voir un chorégraphe danser l’une de ses créations. On sent une liberté et une certaine désinvolture dans leur danse qui contraste avec la précision des danseurs. Ça n’en est pas moins beau, c’est juste infiniment plus léger.

Mr Papillon n’a pas aimé du tout et a trouvé ça très rasoir, mais personnellement j’ai beaucoup aimé.

PS: je ne vous refais pas ma crise sur cet insupportable public sans respect qui ne peut tolérer de rester 1h30 devant un spectacle qu’il n’apprécie ou ne comprend pas (mais qui – comme l’a dit très justement Holly – doit par contre supporter sans broncher de regarder un navet au cinéma sans quitter son siège).

Ionesco, suite

J’aime décidément beaucoup ces metteurs en scène qui suivent un même fil conducteur pendant plusieurs années mais qui savent aussi « lâcher prise » et nous donner à voir – même un petit peu – leur petit laboratoire personnel.

Emmanuel Demarcy-Mota, le génial directeur du Théâtre de la Ville est de ceux-là je crois.
Voilà plusieurs saisons que nous admirons et apprécions son travail de mise en scène, et cette saison est la deuxième (et non la seconde, j’espère qu’il y aura une suite!) où nous le voyons travailler du Ionesco.

Son « Rhinocéros » nous avait beaucoup plu, j’étais curieuse de voir ce qu’il ferait ensuite avec cet auteur fantastique mais totalement délirant.
Point de pièce dans son ensemble cette fois-ci, mais un extraordinaire pot pourri constitué d’extraits de plusieurs pièces.

Emmanuel Demarcy-Mota a travaillé avec quelques uns de ses comédiens favoris, avec qui il travaille depuis de nombreuses années, l’objectif étant de créer une pièce à 14 mains, plus la tête de Ionesco.
Résultat explosif, foutraque et totalement jubilatoire pour les spectateurs. Nous nous sommes régalés!!!!!!

J’espère qu’une tournée est prévue car voir ces comédiens s’approprier ainsi des morceaux de différentes pièces et en recréer une pièce digne de l’auteur des pièces d’origine est une belle expérience.
On sent le plaisir des comédiens à interpréter tous ces personnages joliment barrés et savourés leurs répliques.

A voir, à voir absolument!!

Voyage au Bangladesh

Certains spectacles et certains artistes vous laissent parfois tellement sur les fesses que vous vous dites que vous avez devant les yeux la preuve de l’existence de Dieu, rien de moins.

Parce qu’ils ont la grâce, parce qu’ils sont la grâce, certains artistes géniaux vous réconcilient avec vos semblables que vous trouvez pourtant généralement si médiocres (vous-même en tête).
Oui certains humains savent rappeler ce qu’il y a de  merveilleux et grand en l’Homme.

C’est ce qui s’est produit Jeudi soir dernier au Théâtre de la Ville devant la dernière création d’Akram Khan, le génial chorégraphe britannique, « Desh ».
« Desh » comme la terre en bangladeshi.
Le pays est le pays de la terre et de l’eau, c’est le pays des éléments essentiels d’Akram Khan, c’est aussi le pays de ses parents.

Dans le cadre d’un travail sur ses racines et sur l’histoire de son papa, Akram Khan s’est rendu au Bangladesh pendant plusieurs semaines. Il en a rapporté ce sublime spectacle, entre histoire intime, fresque historique, (en)quête culturelle, conte enchanteur et clins d’œil plein d’humour et de drôlerie.

Il a capturé des senteurs, des bruits, des images, des portraits qu’il nous livre avec tendresse, avec son énergie folle, avec son art de la danse tellement à part dans le paysage contemporain.

Akram Khan livre une performance mémorable, dans un décor étonnant et tellement gracieux (qui n’est pas sans rappeler le monde de James Thierrée), sur une musique et des sons émouvants, surprenants, qui vous emportent directement sur les routes du Bangladesh ou de l’Inde.
Nous sommes tombés sous le charme des illustrations de Tim Yip avec lesquelles le danseur joue et qui servent le récit de son conte autant que de l’histoire du Bangladesh.

Un très beau spectacle, rare, précieux, qui fait du bien à l’âme et au cœur.

Merci Mr Khan pour ce magnifique cadeau de Noël!

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En bonus encore quelques images trouvées sur Internet et qui expliquent notamment comment s’est construit le spectacle. Passionnant!

Villa + Discurso

Quel peut être l’apport de l’art à l’Histoire quand celle-ci est tragique et traumatique pour un peuple?

Telle est l’étude menée en direct et sous nos yeux dans la pièce chilienne « Villa+Discurso » vue il y a quelques semaines au Théâtre des Abbesses.

Comment l’art et avec lui ceux qui le contemple peut-il s’approprier les événements douloureux de notre passé commun parfois tout proche?
Comment transmettre? Comment partager? Comment aider à vivre avec « ça », ce passé odieux et cruel?
Que faire des lieux marqués par l’inhumanité ?
L’art peut-il faire cela? Doit-il essayer de faire cela?

Point de pathos, point de description sordide ou larmoyante annonçait le programme du Théâtre de la Ville reçu en Juin, voilà pourquoi j’avais pris de risque de choisir cette double pièce. Voilà pourquoi j’avais coché une pièce dont le sujet est les suites de la dictature Pinochet, l’après barbarie, l’après traumatisme d’événements qui ont 40 ans à peine.

Je ne le regrette pas (et Holy et Mr Papillon avec moi), la pièce de Guillermo Calderon et ses trois jeunes interprètes étaient brillantes!
Point de pathos mais une intelligence et une énergie fortes et contagieuses.
Et puis c’est intéressant de confronter notre vision et notre approche européenne à ce que font nos cousins d’Amérique Latine. Les Chiliens s’interrogent sur l’utilisation qui peut être faite de leurs lieux de mémoire (la « fameuse » villa Grimaldi où les opposants à la dictature étaient torturés et assassinés), s’en servent pour donner la pièce à laquelle nous avons assistée, alors qu’ici en Europe personne ne s’interroge sur ce que nous devons ou pouvons faire du camp d’Auschwitz par exemple.

Si cela ne donne pas de réponse, j’aime le fait qu’une telle pièce de théâtre nous fasse nous interroger.
Je ne suis pas certaine que l’art ait la réponse à tous nos tourments, à toutes nos interrogations sur comment digérer et intégrer notre passé (individuel et collectif).
L’art n’est pas une solution magique mais ce dont je suis de plus en plus persuadée c’est que l’art aide à vivre.

Loin de Corpus Christi

Photo © Théâtre de la Ville

La pièce n’est plus à l’affiche, je ne sais pas si elle est partie en tournée ou pas, mais je trouvais dommage de ne pas partager avec vous mes impressions sur cette pièce étrange.

Une pièce de théâtre dont le sujet et le décor sont une salle de cinéma. Le cinéma américain d’après guerre, son âge d’or, la gloire des studios tels que la MGM.
Ses années noires aussi, l’âge de la chasse aux sorcières et de Mac Carthy.

Une histoire de quête aussi.
Quête d’un acteur à la beauté moderne à couper le souffle, quête de soi, de l’Autre. Quête d’une vérité, d’un idéal, de liberté.
Nous voyageons dans le temps et dans le monde, d’Hollywood en 1950, en passant à Paris en 2005 et puis à Berlin aussi, en Novembre 1989.

Une histoire d’êtres, de fantômes, d’yeux dans les serrures. De trahison évidemment.

Le texte est trop verbeux, le rythme souvent trop lent, faisant fuir un Mr Papillon très fatigué à l’entracte, mais l’histoire est vraiment belle, captivante, l’époque passionnante.
Les comédiens – dont la solaire et toujours magnifique Marianne Basler – justes et excellents dans leurs rôles respectifs.

Si vous aimez le cinéma, si vous n’avez pas peur du théâtre pas forcément très accessible, je ne pourrais que vous recommander d’aller voir cette pièce si elle passe près de chez vous.
Oui, malgré sa lenteur et ses longueurs… La magie du cinéma et du théâtre fonctionne toujours!

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Loin de Corpus Christi
De Christophe Pellet
Mise en scène Jacques Lassalle
Avec: Marianna Basler ; Annick Le Goff ; Sophie Tellier ; Tania Torrens ; Julien Bal ; Bernard Bloch ; Brice Hillairet